René Char - Allégeance [Tiré de Éloge d'une soupçonnée]

Publié le par Zoldickun

Allez ! Un peu de poésie avant de dormir et je vous en fait profiter. Un poète moins connu que Baudelaire ou Rimbaud mais un vraiment grand poète cependant, enfin moi j'aime beaucoup la poésie de René Char en tout cas.
Vous me direz ce que vous pensez de celui-ci.
Il s'appelle Allégeance et est tiré du recueil Éloge d'une soupçonnée.




Allégeance

Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour : chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aima.

Il cherche son pareil dans le voeu des regards.
L'espace qu'il parcourt est ma fidelité.
Il dessine l'espoir, puis, léger, l'éconduit.
Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.
À son insu, ma liberté est son trésor !
Dans le grand méridien où s'inscrit son essor,
Ma solitude se creuse.

Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour : chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aima
Et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas !


René CHAR



J'ai déjà dit ce que je pensais des poèmes sans rimes. La performance est moins "remarquable" (enfin c'est dur à expliquer, je vous renvoie à ce que j'avais dit pour le Mystique de Rimbaud) mais la poésie, ce n'est pas que des rimes non plus.

Ce texte est vraiment superbe. Bon je n'arrive plus à penser correctement alors je vais dormir :p

Bonne lecture !
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C
Ce très beau et célèbre poème n'est pas dans Éloge d'une soupçonnée (dernière oeuvre, posthume, du poète, 1988 )mais tout à la fin de Fureur et mystère ( 1947 ). Par ailleurs, ce poème est en prose, même si R. Char l'a probablement écrit initialement en vers ( ce qui s'entend dans le rythme en alexandrins ). De l'exactitude, merci !
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P
=>non, Char n'est pas le seul à savoir ce qu'il pensait en écrivant, puisqu'il l'a raconté à des amis. Suffit de chercher pour trouver ;)=> ce poème n'est pas un bête poème pleurant un amour perdu, il exprime de façon cachée la relation poème-poête à la publication du poème, le poème étant pour lui "volé" par le lecteur qui, cet abruti, travestit ses pensées en le transformant. heureusement, la poète reste lié à son oeuvre, d'où entre autres la dernière phrase.=>ce n'est pas un poème en vers mais en prose, donc c'est peut-être une erreur de le présenter comme ça, même si bien sur Char l'écrit de façon régulière et cie.=> un des poèmes les plus complexes que j'ai jamais lu, la moindre virgule est placée avec parcimonie, c'est impressionnant. On pige qu'il a travaillé et retravaillé le texte, un truc de fou.
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Q
LA prochaine fois, recopie véritablement ce que Char a écrit
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S
En fait, je voudrais ajouter encore quelque chose :<br /> Je suis d'abord frappée du fait que lorsqu'on "google" un poème de Char, on tombe sur des choses tout à fait intéressantes. Ensuite, vos interprétations m'ouvrent des horizons de sens : j'avais toujours lu ce poème comme une ode à l'amour absent, pas à l'amour perdu. Lorsque j'aime et que l'être aimé me quitte quelques instants, son absence s'imprime en moi, et mes pensées amoureuses s'impriment en lui, sans même qu'il le sache. Mais vous parlez de perte, et je prends conscience que j'ai toujours éprouvé le besoin de le relire dans ces moments de deuil. De fait, ainsi, c'est mon sentiment même(mon amour) qui erre dans les rues de la ville...<br /> Et pour ajouter à la liste "bref comme le vent" ou "épave heureuse", je citerai "Vague, vague est le mot de la mer." Une phrase tirée de Vie secrète de Pascal Quignard.
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Z
Ce qui est sûr c'est qu'il serait le seul à pouvoir donner vraiment le sens de ce qu'il a écrit. C'est d'ailleurs ça que je trouve beau dans l'écriture et encore plus dans la poésie.Chacun va par la suite interpréter le texte selon son vécu et c'est une bien meilleure chose que d'essayer d'en faire sortir un genre de vérité absolue.
S
Un peu tard pour faire un commentaire, mais je voudrais juste signaler quelques erreurs dans la retranscription de cette petite merveille délicate de René Char: je crois que c'est "ma solitude est son trésor" et "ma liberté le creuse".
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Z
Salut. Tu peux me dire d'où tu tiens ça ?Car en fait je trouve les deux sur le net.